Agueusie et dysgueusie : intérêt de l’acupuncture dans la récupération gustative
INTRODUCTION
Le sens du goût constitue une fonction sensorielle essentielle, intervenant non seulement dans le plaisir alimentaire, mais également dans la régulation nutritionnelle, la prévention des intoxications alimentaires et le maintien de la qualité de vie. Les troubles de la gustation, regroupés sous les termes d’agueusie (perte complète du goût) et de dysgueusie (altération qualitative ou quantitative de la perception gustative), représentent une problématique clinique croissante, encore insuffisamment reconnue.
Ces troubles peuvent survenir dans de nombreux contextes médicaux : infections virales, pathologies ORL chroniques, atteintes neurologiques centrales ou périphériques, carences nutritionnelles, effets secondaires médicamenteux, traitements oncologiques ou états de fatigue prolongée. Depuis la pandémie de COVID-19, l’incidence des troubles gustatifs post-viraux a fortement augmenté, mettant en évidence les limites actuelles des stratégies thérapeutiques conventionnelles.
Dans ce contexte, l’acupuncture, en tant que médecine de régulation neuro-sensorielle et neurovégétative, apparaît comme une approche complémentaire pertinente, notamment chez les patients présentant des formes persistantes ou résistantes.
PARTIE I — CONTEXTE, ENJEUX ET PLACE DE LA MÉDECINE CONVENTIONNELLE
1.1 Définition et bases physiologiques de la gustation
L’agueusie se définit comme une perte totale de la perception gustative, tandis que la dysgueusie correspond à une altération du goût, souvent décrite comme métallique, amère, rance ou désagréable.
Ces troubles peuvent être partiels, fluctuants ou persistants, et concerner une ou plusieurs saveurs fondamentales : sucré, salé, acide, amer et umami.
La gustation repose sur un système neuro-sensoriel complexe impliquant les papilles gustatives linguales et oropharyngées, les nerfs crâniens VII (corde du tympan), IX (glossopharyngien) et X (vague), les noyaux du tractus solitaire, les relais thalamiques et le cortex gustatif primaire (insula) et secondaire (opercule frontal). Toute atteinte périphérique ou centrale de cette chaîne peut entraîner une perturbation de la perception gustative.
1.2 Enjeux médicaux et sociétaux
Les troubles du goût ont longtemps été considérés comme bénins. Pourtant, leur retentissement est souvent majeur. Ils entraînent une diminution de l’appétit, des déséquilibres nutritionnels, une perte ou une prise de poids inadaptée, une surconsommation de sel ou de sucre, une altération du plaisir alimentaire et un retentissement psychologique important, allant jusqu’à l’anxiété et la dépression.
Ces troubles sont fréquemment sous-diagnostiqués et minimisés, contribuant à une errance médicale et à une souffrance prolongée des patients.
1.3 Épidémiologie
Avant 2020, la prévalence des troubles gustatifs était estimée entre 5 et 15 % de la population adulte, avec une augmentation significative chez les sujets âgés. Depuis la pandémie de COVID-19, jusqu’à 40 à 60 % des patients infectés ont présenté une atteinte gustative aiguë, et environ 10 à 20 % développent des troubles persistants au-delà de trois à six mois.
1.4 Facteurs de risque
Les principaux facteurs de risque identifiés sont les infections virales (SARS-CoV-2, EBV, influenza), les pathologies ORL chroniques, les atteintes neurologiques centrales ou périphériques, les carences en zinc et vitamines du groupe B, certains traitements médicamenteux (chimiothérapie, antibiotiques, antihypertenseurs), le tabagisme, le stress chronique et la fatigue prolongée.
1.5 Impact clinique et fonctionnel
L’impact clinique des troubles gustatifs est souvent disproportionné par rapport à l’absence de lésions objectivables. Les patients décrivent une fatigue persistante, une perte de plaisir sensoriel, des troubles de l’humeur réactionnels et une altération globale de la qualité de vie. Dans les formes persistantes, l’absence de récupération spontanée suggère une atteinte de la plasticité neuronale gustative.
1.6 Limites et perspectives de la médecine conventionnelle
La prise en charge conventionnelle repose sur le traitement de la cause identifiée, la correction des carences nutritionnelles, la rééducation olfactive et gustative et une attitude d’observation. Cependant, il n’existe aucun traitement pharmacologique spécifique validé, les résultats sont souvent partiels et les troubles persistants restent difficiles à traiter.
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PARTIE II — PLACE DE L’ACUPUNCTURE DANS LA PRISE EN CHARGE
2.1 Fondements et contexte de l’acupuncture
L’acupuncture est une thérapeutique médicale fondée sur la régulation des fonctions neuro-sensorielles, neurovégétatives et neuro-immunitaires. Elle est particulièrement indiquée dans les troubles fonctionnels chroniques, les atteintes sensorielles et les syndromes post-infectieux.
2.2 Impact clinique observé de l’acupuncture
Des études cliniques et observations suggèrent que l’acupuncture peut accélérer la récupération gustative post-virale, réduire les dysgueusies métalliques ou amères, améliorer l’appétit et la qualité de vie globale.
2.3 Perspectives physiopathologiques
Les mécanismes d’action proposés incluent la stimulation de la neuroplasticité centrale, l’amélioration de la microcirculation linguale, la modulation des neurotransmetteurs impliqués dans la perception sensorielle, la régulation du système nerveux autonome et la diminution de l’inflammation neurogène.
2.4 Principes généraux du traitement par acupuncture
La prise en charge doit être individualisée, progressive et intégrée dans un parcours de soins global. L’objectif est une récupération fonctionnelle durable et non une réponse immédiate.
2.5 Stratégie thérapeutique et choix des points
Régulation centrale et sensorielle : DM20 (Baihui), TR5 (Waiguan), GI4 (Hegu).
Fonction gustative et région ORL : E4 (Dicang), E6 (Jiache), VC24 (Chengjiang).
Terrain post-viral et fatigue : E36 (Zusanli), RP6 (Sanyinjiao), R3 (Taixi).
2.6 Modalités pratiques et évaluation
Les séances sont généralement hebdomadaires ou bimensuelles. Une amélioration est souvent observée après 4 à 8 séances. L’évaluation clinique repose sur la récupération gustative, l’amélioration de l’appétit, la diminution de la dysgueusie et l’amélioration de la qualité de vie.
CONCLUSION
L’agueusie et la dysgueusie constituent des troubles sensoriels fréquents, invalidants et encore insuffisamment pris en charge. Face aux limites de la médecine conventionnelle, l’acupuncture apparaît comme une option thérapeutique complémentaire pertinente, fondée sur la régulation neuro-sensorielle et la plasticité neuronale. Les données cliniques disponibles justifient pleinement son intégration dans une prise en charge multidisciplinaire des troubles gustatifs persistants.
RÉFÉRENCES SCIENTIFIQUES
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